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CFC in the News - 2015

Jon O’Brien: «Le Pape parle pour lui-même, pas pour 99% des catholiques!»

Elodie Blogie

7 avril 2015

Le président du lobby international « Catholics For Choice » était à Bruxelles la semaine dernière pour participer à un colloque sur les 25 ans de la loi dépénalisant l’IVG.

Catholics For choice a été créé aux USA dans les années 70, lorsque les évêques ont annoncé qu’ils allaient combattre la loi qui venait d’autoriser l’avortement. Trois femmes catholiques d’origine irlandaise qui vivaient à New-York ont donc créé « Catholics for a free choice ». Pour Jon O’Brien, l’actuel président, le Pape et les évêques ne parlent que pour eux-mêmes, là où 99 % des catholiques utilisent des moyens de contraception et défendent les droits des femmes. «  Et cela ne fait pas de vous un mauvais catholique !  », proclame-t-il.

Qu’est-ce « Catholics For choice » ?

Catholics For choice sert de voix pour la majorité des catholiques dans le monde qui, en réalité, croient et agissent très différemment de ce que les évêques leur disent de faire ! Aux USA, 99 % des femmes catholiques sont sexuellement actives et elles utilisent des moyens de contraception que les évêques ne valident pas. Les catholiques ont recours à l’avortement exactement de la même manière que ceux d’une autre foi ou qui n’en ont pas. Et vous trouvez cela aussi en Amérique latine, aux Philippines, dans des pays comme l’Ouganda ou le Kenya, vous trouvez cela en Europe. Les catholiques, depuis très longtemps déjà, ont pris leurs propres décisions en ce qui concerne leur santé affective et reproductive. Et cela ne fait pas de nous de mauvais catholiques ! Au contraire ! En tant que bons catholiques, nous savons qu’utiliser un préservatif pour se protéger contre le sida et pour protéger les autres est la bonne chose à faire. Nous savons que prendre la pilule et déterminer combien d’enfants nous voulons est une décision morale et éthique. Nous savons que parfois une jeune femme tombe enceinte et ne peut simplement pas poursuivre cette grossesse, et que dans cette situation, cette femme a le droit de recourir à un avortement légal et sans danger. Vous savez le problème avec nos évêques, c’est qu’ils sont bloqués à la ceinture !

Comment fonctionnez-vous ?

Nous sommes présents au congrès américain, au parlement européen, dans les parlements nationaux à travers le monde, lorsqu’il y a des débats sur l’avortement, la contraception, le sida. Et que fait-on ? Nous représentons ce que la majorité des électeurs catholiques pensent. Les politiciens font une grave erreur quand ils rencontrent le pape, les évêques, en pensant qu’ils parlent pour les catholiques ! Ils ne parlent pas pour nous ! Les USA ont 360 évêques américains, ils parlent pour eux-mêmes. Il y a 68 millions de catholiques dans le monde, nous parlons pour eux !

Aujourd’hui, quelles sont les parties du monde où vous êtes les plus actifs ?

Nous avons passé beaucoup de temps ces dernières années à travailler avec la population locale aux Philippines. C’est difficile à croire mais c’est un très bon exemple. Pendant 15 ans, les gens ont essayé de rendre légal l’avortement aux Philippines. Les Philippins peuvent être très pauvres et la possibilité pour ces gens de contrôler leur fertilité est très importante pour la santé, le bien-être, et l’économie du pays ! Mais l’an dernier, je suis très fier de dire que nos relais catholiques philippins ont gagné et ont fait passer une loi sur la santé reproductive (loi qui légalise la contraception gratuite, les cours d’éducation sexuelle à l’école et les soins post-avortement. NDLR) ! C’est un bon exemple de comment le pouvoir des gens peut défier le pouvoir des évêques et leur influence sur les politiciens ! Nous travaillons aussi en Amérique latine, au Chili, par exemple où Michèle Bachelet (la Présidente du Chili, qui en est à son second mandat. NDLR) a facilité l’accès à la pilule et veut décriminaliser l’avortement. C’est le genre de combats dans lesquels nous sommes impliqués. Il y a encore des pays comme le Salvadore, ou le Nicaragua, où actuellement on envoie les femmes en prison pour avoir avorté ! C’est ce qui arrive lorsque vous subissez l’influence d’extrémiste religieux. Ma religion, comme Islam, comme le judaïsme autorise les décisions personnelles en matière de santé reproductive, mais nous avons à l’intérieur de nos religions quelques extrêmistes qui interprètent les textes à leur manière. La plupart des catholiques ne vont pas au parlement pour demander de banir la contraception ! Nous ne voulons pas que la religion fasse la loi dans nos pays ! Nous croyons simplement dans la liberté de religion : c’est-à-dire que je veux me sentir libre de pratiquer ma foi, mais je ne veux pas que quelqu’un d’autre me dise quoi faire dans ma vie personnelle. Le problème que nous affrontons aujourd’hui est que certains politiciens n’ont ni le courage ni la conviction de se dresser contre ces extrémistes. Or ceux-ci tentent d’influencer les lois en fonction de leur interprétation de leurs croyances religieuses, ce qui est très dangereux pour nos démocraties, pour les droits des femmes et pour les droits de l’homme !

Il est assez surprenant que le Président de Catholics For choice est… irlandais. Vous devez donc vous battre dans votre propre pays ! Quel est votre parcours ?

J’ai grandi dans la République d’Irlande avec trois frères, aucune soeur. Mais ma mère a eu une grande influence sur moi. Elle m’a toujours dit « tu sais, les femmes ici en Irlande et dans d’autres pays traversent des temps très difficiles et tout ce que tu peux faire dans ta vie pour aider les femmes sera une bonne chose et une bonne façon de mener ta vie ». En Irlande, je suis rapidement devenu conscient que nous vivions davantage dans une théocratie que dans une démocratie ! Et j’ai commencé à bosser avec les plannings familiaux irlandais, avant d’aller travailler dans les pays de l’Est pour les aider, après la chute du Mur, à créer des ONG. Cela n’existait pas chez eux ! J’ai également travaillé aux USA car je me suis rendu compte que la hiérarchie catholique y a une très grande influence sur les politiques publiques. Pour revenir à l’Irlande, les choses sont en train de changer. Aujourd’hui, par exemple, vous trouvez des préservatifs dans des distributeurs en vente libre ! Le prochain pas est de changer la loi sur le droit à l’avortement. Car en réalité, le problème de la loi actuelle en Irlande n’affecte pas vraiment les gens qui ont de l’argent : ceux-là trouvent toujours les moyens de se faire avorter. C’est une des raisons pour lesquelles je travaille là-dessus en tant que catholique. Car je crois dans la justice sociale. Mon église doit se trouver auprès des plus pauvres pour les accompagner. Au Kenya ou en Ouganda, des gens meurent de ne pas avoir accès à l’avortement et aux soins.

C’est un discours assez proche de celui de François…

Le pape François est un phénomène très intéressant. Comme catholique, j’aime certainement le fait qu’il est beaucoup plus pastoral et donc moins politique. Il parle beaucoup des plus démunis. Cependant quand il parle des femmes et de leurs droits, il a une tache aveugle !

Il n’est pas plus progressiste ?

Cela dépend de ce que vous appelez progressiste ! L’église et surtout la hiérarchie s’est montrée tellement méchante avec les gens, quand elle parlait des divorcés, des femmes qui ont avorté, des gays… Le discours de François dans ce sens est plus ouvert, plus bienveillant. C’est un bon début mais quand on le questionne sur la contraception, l’avortement, etc. il ne donne aucun signal de changement. Pour nous, sur le terrain, c’est « business as usual ». Pendant que le pape et ses évêques parlent, parlent, parlent, nous continuerons à être gays, à être lesbiennes, nous utiliserons une contraception, nous serons VIH positifs et continuerons à aimer, nous serons divorcés et remariés… Nous continuerons à vivre notre vie de catholiques et peut-être qu’un jour le Pape François va nous surprendre et nous rejoindre.

Vous dites que vous représentez la majorité des catholiques. La minorité semble aujourd’hui très puissante…

Cela ne fait pas de doutes. Les lobbies au Parlement européens sont plus puissants qu’il y a dix ans. Nous avons vécu des décennies de papes ultra-conservateurs, qui ont eux-mêmes placé des conservateurs dans la hiérarchie. Et ces personnes influentes continuent de parler aux politiciens comme ils l’ont toujours fait. Tous les beaux discours du pape François ne veulent rien dire quand la machinerie des ultra-conservateurs est toujours en place. Mais, su les lobbies sont une partie de la menace, c’est aussi parce que les personnes qui ont gagné la bataille de l’avortement il y a des années se disent que leur job est fait ! Mais nous devons rester très vigilants, car même si la majorité n’est pas ultra-conservatrice, il existe un groupe qui se consacre à restreindre nos libertés. Nous sommes endormis et nous devons nous réveiller. Notre liberté est menacée par des vues extrémistes du monde.

On parle davantage des extrémistes islamistes aujourd’hui que des catholiques…

Cela m’affecte aujourd’hui que beaucoup de gens condamnent la religion parce qu’elle crée certaines visions très conservatrices du monde. Mais les textes ne disent pas cela. Or certaines personnes les déforment, en abusent. Ces gens sont un grand problème pour les personnes religieuses comme moi, pour mes frères musulmans. Oui, je crois dans des choses invisibles, que puis-je vous dire ? J’y crois avec mon coeur mais je ne veux pas forcer les autres à croire la même chose que moi. Là-dessus, les humanistes ou les athées, comme des musulmans progressistes que nous invitons à un prochain congrès, nous rejoignent : nous voulons tous un monde où chacun peut suivre son propre chemin en bonne conscience, selon ses propres lumières.

Avez-vous une division belge ?

Nous ne sommes pas une association avec des membres. Mais nous travaillons très bien au parlement européen avec les humanistes, les athées… Nous sommes en contact avec des activistes catholiques un peu partout et il y a en Belgique, beaucoup de catholiques qui supportent Catholics For choice.

This piece was originally published by Le Soir.